mardi 23 janvier 2018

Mieux s'aimer... pour mieux aimer les autres. (2)

Y a-t-il un risque à se donner au-delà de ses forces ?
Sans aucun doute. Nous n'avons pas à être des amis, des pères, des collègues parfaits, mais à être d'abord responsables de notre propre existence ; on peut s'engager pour les autres, mais pas les sauver. Malgré ma longue expérience de la méditation, j'ai longtemps cru que mon devoir de bienveillance passait par le sacrifice, notamment pour mon compagnon très malade et en pleine détresse. « Sauvez votre peau ! » : cette parole d'un ami thérapeute a été un déclic. Et du jour où j'ai assumé que je ne pouvais sauver mon ami, que je pouvais être là, que je pouvais l'aimer et l'aider sans me sacrifier pour autant, je lui ai laissé la possibilité de trouver en lui-même sa propre solidité. Il nous faut sortir de cette fausse dualité entre mon mauvais égoïsme et la prééminence de l'autre à qui je devrais tout.
Il nous faut sortir de cette fausse dualité entre mon mauvais égoïsme et la prééminence de l'autre à qui je devrais tout.
On a fait de « l'autre » un totem écrasant, dites-vous. Pourquoi ? Où sont les fautifs ?
« Je ne vaux rien, et ce qui compte, ce sont les autres ! » Nous devons cet impératif catégorique aux philosophies occidentales ! Notons au passage un changement de vocabulaire révélateur : on est passé du « prochain »  – celui qui m'est proche !  – à un « autre » complètement abstrait. Je peux aimer mon prochain, mais comment puis-je aimer « l'autre » ? C'est au XIXe siècle qu'Auguste Comte a inventé l'altruisme, la meilleure réponse, selon lui, à notre égoïsme... Or, cela ne fait que renforcer le problème. Autrui n'est pas séparé de moi. Le croire est une folie ! Tout autant l'égoïste qui croit pouvoir vivre sans s'ouvrir à l'autre que l'altruiste qui croit que cela passe par le déni de soi font fausse route ! La philosophie n'a jamais demandé de se sacrifier soi-même sur l'autel de la raison. Dans Ménon, Socrate invite tout être humain – et même l'esclave ! – à parler en son nom, à réfléchir par lui-même en interrogeant le sens de son existence.
La théologie chrétienne serait-elle aussi victime de ces dérives ?
Bien sûr ! Je suis frappé de voir qu'on identifie le christianisme au péché originel et qu'on en a fait la source de toutes nos culpabilités. On a retenu cette idée que si l'homme se regarde, il se voit forcément mauvais. Or il suffit d'ouvrir les Évangiles pour voir que le Christ ne cesse de montrer sa capacité à aimer chacun comme il est, aussi imparfait soit-il. Sa parole n'est jamais écrasante, on le voit dans sa rencontre avec la Samaritaine. Il l'aime plus qu'elle ne s'aime et la conduit, à partir de cet amour-là, à se prendre elle-même, la pécheresse, en considération. S'aimer sans condition, simplement parce que je suis un être humain, ce message est d'une vraie modernité. À l'ère de l'auto-exploitation, où nous n'avons plus le droit de nous arrêter pour nous écouter, nous retrouver, être attentifs à nos ressentis, c'est révolutionnaire. Le malentendu de notre temps est là : ce n'est pas par l'auto-contrôle que l'on parvient à s'aimer, mais par un don gratuit que nous pouvons nous octroyer à nous-mêmes, ou plus simplement accepter de recevoir.
Je rejoins la vision de la philosophe Simone Weil d'un amour de soi qui est d'abord l'amour de la vie qui nous habite.
S'aimer soi-même n'empêche donc pas l'ouverture au monde ?
Le « moi » n'est pas une identité dangereuse qui nous enfermerait sur nous-mêmes, mais plutôt une énigme à rencontrer. Ni mes angoisses, ni mes colères, ni mes peurs ne me résument totalement. Je reste toujours « autre », à découvrir. « Deviens ce que tu es », conseillait déjà le poète lyrique grec Pindare au Ve siècle avant notre ère. Le mythe de Narcisse nous parle de cette aventure d'advenir à soi. À l'opposé de l'individualisme égoïste de notre temps, je rejoins la belle vision de la philosophe Simone Weil (1909-1943) d'un amour de soi qui est d'abord l'amour de la vie qui nous habite. Le narcissique est le contraire du vaniteux, qui est loin de lui-même et qui a besoin que tous reconnaissent qu'il est génial. Le narcissique  – celui qui s'est rencontré  – est en paix avec lui-même, n'a pas besoin qu'on lui dise qu'il est le meilleur. Il ne reste pas à se regarder dans le miroir, mais s'engage pour le monde. C'est la peur qui sépare des autres, pas l'amour de soi. L'alternative n'est donc pas de s'occuper de soi ou des autres, c'est un même mouvement, car l'amour n'est pas un gâteau : la part que je m'octroie, je ne l'enlève pas aux autres.
Qui peut nous aider aujourd'hui à trouver cet amour juste et à sauver notre peau ?
Les spirituels qui nous parlent de ce don incroyable d'être aimé au-delà de soi-même. Les bons thérapeutes qui nous aident à retrouver notre socle par la rencontre véritable : ils nous permettent d'aimer enfin ce que nous sommes. Enfin, les poètes qui nous parlent de la confiance en la vie et de l'humanité qui nous habite. Je pense ici particulièrement à Rainer Maria Rilke, qui m'a guidé pour ce livre, avec notamment sa figure du « Narcisse exaucé » : dans sa rencontre avec lui-même, le monde entier lui est donné.

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source : la Vie

lundi 22 janvier 2018

Mieux s'aimer... pour mieux aimer les autres. (1)

On s'aimerait trop, on ne serait pas assez altruiste. C'est tout l'inverse, nous dit Fabrice Midal, philosophe et fondateur de l'École occidentale de méditation. Et d'inviter à relire le mythe de Narcisse, qui est mal compris. Être narcissique, ce n'est pas être égoïste, c'est être bienveillant avec soi pour... mieux aimer les autres. 

De livre en livre, celui qui médite depuis 30 ans et qui a fondé l'École occidentale de méditation dénonce la course à la performance que nous imposent nos rythmes de vie et de travail, mais aussi l'idéal de perfection qui traverse la société, avec l'illusion de pouvoir « tenir » grâce à des outils antistress, comme le serait la méditation. En 2017, son précédent ouvrage, Foutez-vous la paix !, visait déjà à nous déculpabiliser de ne pas être « zen ». Cette fois, en réhabilitant le mythe mal interprété de Narcisse, le philosophe nous invite à avoir de la tendresse pour soi, comme on l'aurait pour un ami.
Que nous raconte le mythe grec de Narcisse ?
J'ai longtemps cru que Narcisse était l'être qui s'aime trop. Or, c'est tout l'inverse. Le mythe nous conte l'histoire d'un enfant à qui on a prédit qu'il vivra vieux s'il ne se connaît pas. Il grandit donc éloigné de tous les miroirs. Il est beau, mais se croit vilain petit canard. Loin de lui-même, il ne sait pas vraiment qui il est. Un jour, se mirant dans l'eau d'une source, Narcisse découvre un beau jeune homme et tombe amoureux de sa propre image, de cet étranger qui n'est autre que lui-même. Quand il finit par se reconnaître, il est heureux et se transforme en fleur blanche au cœur d'or, le narcisse, la première à éclore après l'hiver.
Ce mythe ferait écho aux souffrances de notre temps ?
Oui ! Car jamais nous n'avons vécu aussi loin et avec une telle défiance de nous-mêmes. Si, au XXe siècle, le mythe d'Œdipe était l'emblème de la psyché humaine, de cet homme écrasé par la loi du père, bravant l'interdit et qui cherche sa singularité, celui de Narcisse nous parle de l'être fragmenté d'aujourd'hui, qui s'auto-exploite et cherche sa cohérence. Conduit par la quête de performance, l'homme contemporain ne respecte plus ses besoins, il ne s'autorise plus à se reposer et se donne jusqu'à l'effondrement. Les risques d'épuisement psychologique  – dont le saisissant burn-out !  – sont les nouveaux virus du siècle. Chacun s'efforce en permanence d'être au top : bon professionnel, bon parent, bon compagnon, bon citoyen... s'instrumentalisant lui-même comme une machine. On le voit avec les jeunes enfants, qui ont déjà l'angoisse de plus en plus tôt de ne pas être à la hauteur. Il en découle des déficits d'attention, signe de ce stress qu'on leur impose pour rentrer dans la performance scolaire, en les évaluant de plus en plus tôt. Il est urgent de retrouver qui nous sommes, de faire la paix avec nos corps et nos esprits.
Être narcissique, ce n'est pas être égoïste, c'est avoir de la tendresse pour soi. 
Quelle nouvelle image de nous-mêmes Narcisse nous propose-t-il d'habiter ?
Le mythe nous invite à regarder dans le miroir pour retrouver notre vulnérabilité et les limites de notre propre humanité. Voir en moi « l'humaine condition », écrivait Montaigne. Être narcissique, ce n'est pas être égoïste, c'est avoir de la tendresse pour soi. C'est se regarder dans le miroir pour ne plus être trop loin de soi-même, pouvoir se témoigner de l'amitié  – comme à un ami dont on connaîtrait les défauts  – et se reconnaître des talents pour les faire grandir. Nous n'avons pas assez d'amour narcissique. À cet égard, il est symptomatique de constater que lorsque je demande aux participants de mes sessions sur l'amour bienveillant d'identifier une qualité qu'ils possèdent ou un acte bénéfique qu'ils ont accompli dans leur vie, plus de la moitié n'y parvient pas spontanément...
Ce serait donc en reconnaissant nos fragilités que nous pourrions retrouver confiance ?
Le psychiatre américain Milton Erickson raconte que, appelé un jour auprès d'une femme dépressive qui vivait isolée de tous, il lui a fait cette étonnante prescription : ayant repéré dans sa maison une bouture de violette dont la patiente prenait grand soin, il lui a demandé d'acheter dix pots garnis de fleurs et dix pots vides et de remplir ces derniers de boutures pour les offrir un par un aux autres villageois. L'existence de cette femme en a été bouleversée. En retour de ces cadeaux qui réveillaient en elle le plaisir et l'élan vital, elle a reçu compliments et reconnaissance jusqu'à devenir une personnalité appréciée de son village. L'histoire montre qu'un narcissisme bien orienté n'est pas une méthode de plus pour cultiver l'estime de soi, mais une image de soi-même à habiter, une confiance à nourrir pour retrouver sa vitalité et s'engager sur la voie de la transformation.

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source : la Vie

dimanche 21 janvier 2018

Les conseils de Marie-Noëlle Garrigou pour cultiver l'émerveillement



À travers l’art sacré de l’icône et de la mosaïque, 
cette orthodoxe est en quête de la beauté insoupçonnée.




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1. Immergez-vous dans la lumière

Quand il y a beaucoup d'ombre, il y a aussi beaucoup de lumière. C'est ce qui fait la richesse tout en contrastes de nos paysages - pensez à un ciel de montagne ! - et de nos existences, surtout quand surviennent les épreuves. Dans ces moments-là, ne vous laissez pas attirer et happer par les ténèbres mais, au contraire, immergez-vous et hydratez-vous dans la lumière. Plus vous cultiverez cette lumière, moins les ténèbres auront d'emprise sur vous et pourront atteindre la profondeur de votre être. Autrement dit : traversez la nuit de la Croix les yeux fixés sur la lumière de la Résurrection.

2. Retrouvez votre regard d'enfant

Cette immersion dans la lumière passe par l'attention à l'amour et à la beauté qui se cachent en toute chose, personne ou événement. Ne vous arrêtez pas aux apparences, aux écorces extérieures, aux ouï-dire et prêt-à-penser, mais donnez-vous la peine de chercher, d'ouvrir, de creuser, de gratter, de sonder... Demandez au Seigneur Son regard d'enfant pour voir avec le cœur et, ainsi, ne jamais cesser de vous émerveiller. Car découvrir des trésors et des merveilles derrière la banalité, l'absurdité, la violence ou l'âpreté apparente de l'existence, c'est cela l'émerveillement !

3. Recherchez l'humilité joyeuse

Deux fleurs me touchent particulièrement. La petite violette à l'odeur subtile et extrême : souvent cachée, elle ne se laisse découvrir qu'à celui qui s'abaisse et courbe l'échine. Et la magnifique rose trémière frisant parfois les 2 m de hauteur : on ne peut l'admirer qu'en levant la tête tel un insecte au pied d'une fleur. Ces deux attitudes tout autant physiques qu'intérieures, charnelles que spirituelles, me remettent à ma juste place et me ramènent à cette humilité joyeuse qui est une source intarissable d'émerveillement. Rien de tel, je vous l'assure, que de marcher en pleine nature !

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samedi 20 janvier 2018

11 ans déjà !!!


Ce blog à 11 ans et 4747 publications. 
Merci à celles et ceux qui me font confiance 
et me témoignent leur présence. 


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Ma déclaration de responsabilité face à la vie


1- J'accepte complètement et sans aucune arrière pensée que tout ce qui s'est produit dans ma vie, et ce qui arrive en ce moment dans mon existence, et tout ce qui peut se produire dans l'avenir, me fournit des occasions précieuses pour apprendre et grandir. Personne d'autre n'est à blâmer pour la négativité ou la douleur dont la nature émotionnelle fait l'expérience. Je ne chercherai aucune exception à cette croyance, même quand la cause apparente de mon problème est totalement indépendante de moi.

2- Je chercherai à toujours assumer entièrement ma responsabilité, tout en refusant la culpabilité. Plutôt que de chercher des excuses pour ce qui marche mal, je m'efforcerai de comprendre ce qui se passe, puis chercherai des moyens pour corriger la situation. J'assume la responsabilité entière de mes choix. J'affirme que nulle personne ou situation ne peut me faire sentir inférieur(e), rejeté(e), inadéquat(e) sans mon consentement, et que j'ai le libre choix de donner ou de refuser ce contentement.
 

3- Je refuse la croyance au hasard, qui est un des principaux mécanisme de déresponsabilisation dans notre culture. Je suis conscient que que je crée ma propre réalité par ma façon d'accueillir et d'interpréter les évènements de la vie. Je chercherai systématiquement les moyens et les solutions plutôt que les excuses et les refuges. Je préfèrerai l'ouverture et le risque plutôt que la passivité et la sécurité.

4- Je choisis de me respecter totalement, en toutes circonstances, quelques que soient les erreurs que je puisse commettre, et d'accorder ce même respect à toute forme de vie - humaine, animale ou végétale - que je rencontre.

5- Je dis OUI à la vie, OUI, OUI et encore OUI.

Extrait de "Plus jamais victime" - Pierre Pradervand



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vendredi 19 janvier 2018

Ouvrir l'oeil... de l'enfant


"....les grandes personnes semblent s'installer dans la vie comme dans leurs propres meubles .Comme si la table de leur repas et le lit de leur repos n'étaient pas des fourmilières d'atomes grouillants ! ce grouillement ,n'importe quel enfant le perçoit ! mais tu préfères te taire pour ne fâcher personne.
Ils sont si fiers de leurs meubles ! Ils s'efforcent de le tenir en place leur monde ! Ils le préfèrent entouré de bandelettes ,momifié ,ligoté plutôt que prendre le risques de le voir se déplacer, se transformer.
Or être enfant te précipite dans des espaces non surveillés où les objets les plus usuels ,un presse-orange, un casse-noix montrent leur visage glapissant, leur gueule tournée vers toi . 

Et jamais personne ne soupçonne que dans une fente du parquet, à quelques mètre de là ...vient de disparaître une horde de loups ................................
A la manière du vent qui fait surgir de grandioses formations de nuages ,les dissipe, les ébouriffe, les décoiffe, les effiloche, métamorphosant les formes en d'autres formes ..............................
Et le vertige qui étreint celui qui le contemple le met au cœur du REEL ......C'est cette irréalité fondamentale et irréductible de la réalité qui est, pour les adultes, le tabou des tabous .......Que te reste -t-il ,enfant sinon faire semblant chaque matin de croire que tu habites la même maison " .

Christiane Singer
" Les sept Nuits de la reine " p 87

jeudi 18 janvier 2018

Silence avant la renaissance...




Le 18 juin (1942) ..jeudi matin 8 heures 
" Entre ma machine à écrire ,un mouchoir et une bobine de fil noir ,ma rose thé se fane .Elle est d'une beauté et d'une délicatesse presque insoutenables . En s'étiolant doucement et avec résignation ,elle commence à quitter cette vie courte et froide .Elle est si fragile ,si charmante et d'une telle grâce dans sa mort lente que j'en ai presque le cœur brisé . Une rose thé aussi ,il faut la laisser mourir tranquillement en silence ,au lieu de s'y cramponner avec passion et désespoir .Avant ,je pouvais être inconsolable et ressentir une tristesse incompréhensible à la vue d'une fleur fanée .Mais il faut aussi apprendre à accepter le dépérissement dans la nature sans y opposer de résistance . Et savoir qu'il y a toujours une nouvelle floraison . "


 Etty Hillesum ;La paix dans l'enfer

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mercredi 17 janvier 2018

Au noyau de l'Être


La passion est destructrice parce que je tente de la retenir, d'en faire ma chose, ma propriété.

Or, je souffrirai jusqu'à en mourir - et beaucoup savent que ces mots ne sont pas exagérés - jusqu'à l'instant où je "passerai au travers". Le sens de la souffrance, c'est de traverser. Nous vivons dans une époque tellement poltronne qui nous protège, qui nous apprend surtout à ne pas souffrir, à rester en surface, à ne pas entrer dans les choses. Tout est superficiel.

Or "il n'est pas de petites portes, il n'est que de petits frappeurs". La passion nous offre une chance de traverser le mur des apparences.

[…] Alors seulement commence la responsabilité envers le monde, quand on s'aperçoit combien de choses on fait souffrir de sa souffrance, combien de choses et de gens et d'êtres étouffent de notre étouffement, de notre ressentiment, de notre haine, que de choses sont prises dans le réseau de nos désespoirs, que de choses nous entraînons dans nos dépressions, combien de plantes meurent autour de nous dans notre appartement, combien de morts entraînent nos dépressions.

[…] rester en contact avec la profondeur, se pencher sur ce qui m'habite, sur ce silence des entrailles. Quelque chose en moi sait que rien ne peut m'arriver, que rien ne peut me détruire. C'est ce noyau infracassable en nous, ce noyau infracassable du divin en chacun de nous. Alors la peur cesse et quand la peur cesse, il y a un drôle de morceau en moins d'horreur sur la Terre!

Christiane Singer, extrait de Terre du ciel

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dimanche 14 janvier 2018

Aimer et être aimé...

À méditer  

« Pour aimer sincèrement et simplement, nous devons avant tout vaincre la peur de n'être pas aimés, ce qui ne peut se faire en nous forçant à croire que nous sommes aimés alors que nous ne le sommes pas. Travail difficile, qui demande toute une vie d'humilité sincère. Mais tôt ou tard nous devons distinguer entre ce que nous ne sommes pas et ce que nous sommes, accepter de n'être pas ce que nous voudrions être. Mais celui qui n'a pas peur de reconnaître tout ce qui ne va pas en lui, et qui se sent l'objet de l'amour de Dieu précisément à cause de ses défauts, commence à être sincère. Sa sincérité est fondée sur la confiance qu'il place non en des illusions qu'il se fait sur lui, mais en l'infinie et inépuisable miséricorde de Dieu. Ainsi soit-il. »

Thomas Merton
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samedi 13 janvier 2018

Notre époque avec Eric Baret (2)

Il faut souffrir pour évoluer?


Non. Non. Il faut regarder. Il faut interroger. Vous n’êtes pas obligé de souffrir lors d’un cataclysme. Il faut regarder profondément. Que veut dire en profondeur la souffrance, comment cela fonctionne en vous? Qu’est-ce que votre corps? Quel est votre lien avec lui? Quand votre corps souffre, que se passe-t-il? Quand votre corps respire, que se passe-t-il? C’est très important de voir cela. Il faut qu’il y ait un questionnement de l’instant. C’est la vie qui amène le questionnement.

Je ne veux pas dire que toutes les expressions dont nous avons parlé sont pernicieuses mais, je dirais, plus de 99 % d’entre elles, oui. Si on regarde les choses autrement, on pourrait dire que c’est voulu par les dieux pour que le un pour cent juste ne soit pas à la portée des gens, non pas qui ne le méritent pas, mais qui n’ont pas vraiment la possibilité de le recevoir. Alors, il faut chercher dans tout ce fatras s’il y a quelque chose de sérieux. De même, en Inde, vous avez quatre ou cinq millions de saints hommes sur les routes: parmi ces sâdhus, 99 % sont des criminels, des psychopathes et des gens simples. Vous avez un pour cent de sâdhus de très grande profondeur et ils s’habillent de la même manière que les autres: ils sont nus avec quelques cendres sur le front et un trident à la main selon leur affiliation. Ce un pour cent se cache derrière une masse pour que l’adepte qui veut vraiment trouver la vérité soit obligé d’utiliser toute son énergie, toute sa discrimination afin de discerner l’authentique sâdhu.

Jusqu’à un certain point, ce déferlement de l’Orient a sa valeur, dans le sens où il cache quelque chose de plus profond. C’est un signe des temps, un signe de la décadence.

Quelle est votre position par rapport à l’ascétisme?

Il n’y a pas de position. Il faut des rois, des criminels, des chauffeurs de taxi, des ascètes. Si vous êtes né pour faire un boulanger, c’est merveilleux. Si vous êtes né pour vous retrouver dans une grotte, c’est merveilleux. Le monde profitera de votre silence. Si vous voulez devenir un ascète pour être silencieux, alors la constante agitation mentale que vous aurez dans votre grotte polluera tout votre environnement. Être un ascète est une fonction comme une autre. C’est une fonction organique qui n’est pas supérieure à celle d’une prostituée, d’un banquier ou d’un soldat. Si vous êtes chaste, si vous êtes naturellement un ascète aussi, cette tendance s’incarne en vous à un certain moment de votre vie. C’est merveilleux.

Être un ascète est une très belle vie. Un ascète ne souffre pas. Un ascète qui souffre est un faux ascète. Un ascète, c’est très clair, vit dans la joie. Il ne s’inflige pas de mortifications. C’est un mode de vie incompris. Un ascète est uniquement dans la joie. Si on a la grâce d’avoir cette tendance, c’est magnifique. Mais vouloir devenir ascète, vouloir être dans un monastère, vouloir se retirer du monde dans le but de comprendre, c’est une forme de stupidité, une compensation. Entrez dans un monastère, regardez les moines, écoutez leurs rêves et comment ils ont fait violence à leurs désirs sexuels, à toute leur vie. C’est souvent une catastrophe. Mais si cela vient naturellement, alors c’est magnifique. Ce n’est pas un moyen. C’est l’expression d’un contentement ultime et celui-ci peut aussi bien s’exprimer chez un banquier. 

Extrait d’un entretien avec Claire Varin - « La vraie vie c’est faire face à l’instant »